
Depuis presque 7 ans, ou un peu plus de 7 ans maintenant, ce que m'aura passé le fidèle Leica, porté si compulsivement qu'il en a marqué mes chemises et mes vestes, c'est une manière plus humble et plus réversible de conserver prêt de moi le sentiment de savoir qui je suis, l'ombre de Lue sur le mur de Saline, et les victoires incessantes sur la mort : de faire durer les coeurs rieurs et de leur faire de la place.
Mais, depuis un an et demi, je dois apprendre une chose très différente, accepter et aller avec les mouvements de la vie, qui, comme la mer, décerne et refuse indifféremment la beauté. Au début, dans l'amitié de l'élève pour le maître, une rencontre avec le Gragrou, ou le défi des gardes du Temple, je lisais une agitation personnelle à retenir les choses. Je dois maintenant apprendre à les laisser partir, comme mon père, et comme toi. La photographie, qui m'avait servi à retenir, s'est brusquement retrouvée orpheline de ce projet.
Dans un temps infini et à un homme infini il arrive toutes choses : l'amour, la dette, les erreurs contradictoires, tous les levers de soleil et tous les fleuves. A nous qui ne sommes ni éternels, ni hypothétiques, il reste à choisir ou à accepter quelques unes de ces choses. Pas toutes : quelques unes. C'est un tout petit métier, la photographie. Quand on veut en faire un art, qu'est-ce que c'est que ça. Nous sommes des artisans. Il faut que ce soit bien fait, comme l'ébéniste qui fait une belle chaise. Etre disponible. Les dieux nous offrent des chances. Connaissons les. Etre à l'affût. Les dieux attendent de se régaler de nous.


