2013

Pendant longtemps, quand on me demandait pourquoi je prenais des photographies, je parlais de la mémoire, je disais que si je parvenais à terminer chaque année avec une bonne photo, alors quand je serais vieux et gris et plein de jours, j'aurais au moins 50 bonnes photos autour de moi pour me rappeler le passage des ponts, les femmes et les longs courants salés de mer qui auraient peuplé ma jeunesse. "Et quel homme a besoin de 50 photos" rêvais-je ? Attraper quotidiennement les raretés de la ville, du paysage aux fenêtres des trains, des visages de mes amis, était devenu comme un yoga, un joug (les mots sont de la même famille), à la fois un rituel, une astreinte et une discipline intime.

En 2003 une vague de chaud appesanti l'Europe. Je vis mon père pour la dernière fois de son vivant, et des montagnes en feu entre Bari et Campo basso. Il y avait une blague, lorsque quelqu'un frappait à la porte de la rue Rameau, qui était de prédire l'entrée de mon père, et cette blague était une façon de jeunes hommes de conjurer la mort. Quand mon père est mort, c'était 2009. Puis H. est partie. J'avais passé trente ans à me préserver, à trouver, à faire attention. Prendre des photos était une autre manière de faire du trésor, de garder les choses près de moi. Depuis, j'ai vu la mer en bicyclette, je me suis salement blessé, les sirènes de certaines célébrités se sont désintéressées de moi, et les précipitations qui me flattaient me donnent maintenant soif de calme et de concentration.

Peut-être qu'une histoire personnelle est moins la liste patiente des images que nous avons su garder que la chronique des choses qu'on a laissé partir, d'elles-mêmes, de ce qu'on a su ne pas retenir. Cependant à chaque fois, peut-être mon côté garçon des banlieues qui m'attache à l'honneur me fait tenir à ce moment de l'au-revoir, si humain et si précieux, où deux personnes qui s'éloignent s'accordent symboliquement sur ce qu'elles ont partagé, donnent une dernière fois pour sceller la pierre de la caverne d'où sortent la nuit les fantômes des dettes. Si tu as regardé un félin que tu caressais s'éloigner de toi sans se retourner, alors tu sais dans ces départs ce que le coeur recherche, et que les félins ne rendent pas.

Maintenant, nous sommes tous photographes. Et si je devais nous donner un conseil (mais peut-être ne le devrais-je pas, chaque homme doit se forger son yoga par lui-même), je nous dirais d'être plus indulgent vis-à-vis des photos que nous manquons ou que nous ne prenons pas, de ne pas s'irriter et de ne pas en vouloir au petit dieu du déclencheur enrayé, à la courroie qui n'a pas ramené le boitier assez vite, à la lumière oblique qui frappait le mauvais oeil. Les images ne nous doivent pas d'advenir, et il en est ainsi également des relations amoureuses et d'un grand nombre d'événements. Nous, cependant, qui nous y dévouons tant, les appesantissons de richesses magiques, de l'or dont on se raconte qu'il doit les combler, mais dont nous espérons secrètement qu'il les ralentira assez pour qu'elles ne s'échappent pas. Il faut avoir eu un chat pour ne plus embarraser la réalité de notre amour.

188.26
Son regard, à force d’user les barreaux
Mars 2008
188.26

A déjeuner chez Jean-François, à la terrasse de la rue Saint Benoît, les premiers rayons du soleil de mars, et l’odeur des filles. Derrière la vitrine du libraire, je vois la main qui pend de Truman Capote, embarrassé par la palmeraie, sur la photographie qu’a prise HCB en 47, et dont ce tirage de 48 coûte 4000 euros. Je l’envisage sérieusement en sauçant mon entrée, Saint-Germain-des-près me donne une brise un peu vaniteuse de nouveau riche.

Sylvain me parle d’Eugénie, qui est chère comme un félin, et insondable comme une félin. Stéphane déjeune un peu plus loin avec un client vaincu, je l’entends qui ensorcelle. Soudain je vois ce petit homme qui est mon père, marcher de l’autre côté de la rue. Je crains pour mon image, si jamais les vrais germanopratins découvraient d’où je viens. Il passe derrière une file de camionnettes, je l’attends qui doit reparaître, mais il ne se passe rien. Un instant je me demande où il a bien pu passer, puis je le vois qui avait fait son tour s’approcher de nous, dans un état indéfini de déchéance, entre le mendiant voyageur et Cratès de Thèbes. Mon père a les cheveux blancs et longs, on voit paraître son torse, qui est vaste et brillant. Je pense à lui en termes de capital, je me dis étonnamment que tous les maux du corps, je ne peux pas les tenir de cet homme si vaillant, ce chasseur, que je les tiens obligatoirement de l’autre partie de ma famille, des Dandrieux, d’une faiblesse plusieurs fois séculaire qui habite dans les Dandrieux.

Avec sa voix, il m’adresse quelques mots sûrs et s’en va se mettre à une table, visiblement décidé à manger.

Je n’y tiens plus, il faut partir. Mais, debout devant le comptoir pour payer, je ne parviens pas à décoller mon regard de sa figure défaite et de ses os saillants, qui répondent au soleil. Je dis à Emilie, avant qu’elle  ne m’encaisse : « je paie pour ma table, et tout ce que te demandera cet homme, je le paie aussi. »

Montmartre, le 29 février 2008