Depuis presque 7 ans, ou un peu plus de 7 ans maintenant, ce que m'aura passé le fidèle Leica, porté si compulsivement qu'il en a marqué mes chemises et mes vestes, c'est une manière plus humble et plus réversible de conserver prêt de moi le sentiment de savoir qui je suis, l'ombre de Lue sur le mur de Saline, et les victoires incessantes sur la mort : de faire durer les coeurs rieurs et de leur faire de la place.

Mais, depuis un an et demi, je dois apprendre une chose très différente, accepter et aller avec les mouvements de la vie, qui, comme la mer, décerne et refuse indifféremment la beauté. Au début, dans l'amitié de l'élève pour le maître, une rencontre avec le Gragrou, ou le défi des gardes du Temple, je lisais une agitation personnelle à retenir les choses. Je dois maintenant apprendre à les laisser partir, comme mon père, et comme toi. La photographie, qui m'avait servi à retenir, s'est brusquement retrouvée orpheline de ce projet.

Dans un temps infini et à un homme infini il arrive toutes choses : l'amour, la dette, les erreurs contradictoires, tous les levers de soleil et tous les fleuves. A nous qui ne sommes ni éternels, ni hypothétiques, il reste à choisir ou à accepter quelques unes de ces choses. Pas toutes : quelques unes. C'est un tout petit métier, la photographie. Quand on veut en faire un art, qu'est-ce que c'est que ça. Nous sommes des artisans. Il faut que ce soit bien fait, comme l'ébéniste qui fait une belle chaise. Etre disponible. Les dieux nous offrent des chances. Connaissons les. Etre à l'affût. Les dieux attendent de se régaler de nous.

182.25
1/1000e de seconde au Starbuck de Mexico
Novembre 2007
182.25

Les dates auxquelles le livre dont j’ai rêvé cette nuit a été publié et republié ne sont pas un hasard. Najet Ghaouti l’écrivit en 2003, mais l’exemplaire qu’elle m’offrit généreusement était une réimpression de 2007, tout juste il y a quelques jours. Le plat est encore tiède et sent la pâtisserie fraîche.

Le livre est une collection de textes brefs au sujet d’autres livres, ou de sentiments généraux, à la manière des Inquisiciones ou de l'Histoire universelle de l’infamie. Je ne sais pas combien de textes se suivent, mais la table des matières, qui d’abord me semble aussi longue que les textes, finit par se confondre avec eux.

Lorsqu’on m’offre un livre, je suis très touché à la fois par le geste d’offrir et par l’intimité, ou la distance que le livre (ou son sujet, ou son auteur, ou trois mots lus rapidement sur la quatrième de couverture ou l’ex-libris qui me fait tant plaisir) créée entre celui qui offre et celui qui reçoit. Le fait que Najet m’offre son livre me touche beaucoup.

Je me dis tout d’abord que c’est l’occasion de la réédition qui l’a inspiré. Puis je feuillette les pages et je tombe sur un texte ajouté cette année, au sujet d’un livre qu’elle a lu, intitulé La Candeur des Monstres. Comme je voudrais me souvenir de ce que ce texte disait ! Malheureusement, le texte, son entrelacement, est resté dans le rêve, je n’ai pas réussi à le mémoriser, ou à le fixer à l’aide d’une clef de rêve, à cause d’un phénomène étrange : au fur et à mesure que je le lisais, le texte s’allongeait, certains passages disparaissaient et d’autres s’intercalaient entre les paragraphes existants, ou se déplaçaient d’une page à l’autre. Il y eut des intertitres et le nom de mes amis apparut, ou des phrases que dirent mes amis apparurent. Il est évident que le texte de Najet, et le sentiment qu’elle essaye d’y partager, sont en fait le livre dont ils parlent, et que suis en train de lire La Candeur des Monstres de Najet Ghaouti, ou la Candeur des Monstres dont se souvient Najet Ghaouti, ce qui dans mon rêve est la même chose, et qui, maintenant que je le raconte éveillé, ne me semble pas une idée saugrenue.

J’ai rapporté du rêve un vague optimisme, et le sentiment que ce n’est pas pour ce chapitre, qui se perdait parmi d’autres sans doute meilleurs ou plus honnêtes, que Najet m’offrit son livre.

A Paris, le 27 octobre 2007