
Enfin, j'arrive à dormir. Ces dernières semaines, je ne trouvais pas le chemin ou l'envie du lit avant 5 ou 6 heures du matin. Ce soir, j'ai donné une lecture en italien, j'avais apporté mon texte, mais je suis presque capable de la répéter par coeur, et peut-être que le calme ou la fatigue m'ont aidé à dormir.
Je me réveille, et tout ce qu'il me reste du rêve est une phrase. Je sais qu'autour de cette phrase il y avait de vastes décors, des protagonistes et une longue série d'événements, parce les rêves sont comme ça. Mais je ne me souviens que de la phrase. La phrase est "la cronaca e piu importante che la belezza", la chronique est plus importante que la beauté.
Je n'arrive pas bien à savoir ce que cette phrase veut dire, et c'est assez rare que quelqu'un me dise quelque chose de précis dans un rêve, ou que j'entende quelque chose de précis, que je rapporte intacte à la veille. Je suis certain que cette phrase veut me dire quelque chose, je suis tout aussi certain que cette chose est perdue, mais je n'arrive pas à l'abandonner, et je me surprends à la tourner et à la retourner pour la comprendre.
De deux choses l'une. Soit cette phrase est fausse, et elle est une perversion de mille autres phrases, ou un assemblage hasardeux qui a pris la forme d'une affirmation. Si la chronique n'est pas plus importante que la beauté, alors le petit conte que pour la veille je suis en train d'écrire ne se terminera jamais. C'est un conte sur l'amour et le voyage, mais mon ami Dante dit que le personnage principal ressemble à quelqu'un qui voyagerait avec un sac rempli de dictionnaires. C'est vrai que le lecteur n'y croit pas. Je me rends compte grâce à cette phrase qu'il est rempli de jolies choses, mais que les événements qui apportent ces choses ne s'enfilent pas bien, ce qui donne l'impression d'un collier de perle sans lien entre les perles. La chronique des événements est plus importante que la beauté.
Et si cette phrase est vraie, alors mon petit conte est sauvé. Seulement c'est impossible, parce qu'il existe une structure narrative où la chronique est nettement moins importante que la beauté, où le spectateur croit pleinement à ce qui lui est raconté, même si la série des événements est décousue, en échange des meilleures inspirations, des images les plus surprenantes, des personnages les plus inattendus et des phrases les plus impossibles, cette chose c'est le rêve.
Rome, le 6 juin 2007





